DES PERTES INÉVITABLES À SEATTLE

Reportage de Jim Desyllas, étudiant à Portland et journaliste pour Emperors-Clothes.com, téléphoné d'une cabine téléphonique hors de Seattle, mercredi, 19 h 30.

Je viens de passer quatre jours à Seattle. Les "informations" que l'on reçoit des médias sont fausses. Ce n'était pas, comme l'a dit le président Clinton, une manifestation paisible gâtée par les actions de manifestants violents.C'était une manifestation massive et forte, mais paisible, qui a sans cesse été attaquée par la police avec l'intention calculée de provoquer une réaction violente, pour donner aux médias occidentaux la possibilité d'obtenir des photos. Je le sais parce que je l'ai vu. Je vais vous raconter comment ils ont fait.

Comme le dit Michel Chossudovsky dans son article "Désarmer le Nouvel Ordre Mondial" (voir note à la fin du texte pour un lien avec cet article), le gouvernement a tenté de présenter les manifestants de Seattle comme une "opposition fidèle" qui voulait réformer l'OMC, et pas l'abolir. Mais les gens à Seattle - des ouvriers américains, des facteurs canadiens, des étudiants de partout, des écologistes d'Australie - un ensemble de gens très différents - n'étaient pas pour réformer l'OMC. Ils étaient pour l'abolir.

Et ce n'était pas vrai seulement dans le cas des manifestants. J'ai eu des entretiens avec des délégués. Aucun d'eux n'avait quoi que ce soit à dire en faveur de l'OMC. Deux délégués des Antilles étaient furieux à cause des pertes d'emplois. Un délégué du Pérou a saisi un porte-voix et est monté sur une voiture pour interpeller les manifestants contre l'OMC. Il a dit que l'OMC était néfaste aux ouvriers et aux agriculteurs. J'ai eu une entrevue avec un Norvégien de Greenpeace. Il était totalement en opposition avec l'OMC. Même un délégué de Hollande a dit que l'OMC était préjudiciable aux agriculteurs de son pays. Il a également dit que, même si l'on présente l'OMC comme démocratique, c'est en réalité un mensonge ; en fait, les Etats-Unis, l'Angleterre, le Canada et un petit nombre d'autres pays se rencontrent et décident de ce qu'ils veulent faire. Puis ils proposent aux autres pays de voter et si ces derniers refusent, ils les menacent en disant : "Vous ne pourrez pas emprunter d'argent." ou n'importe quel autre moyen de pression. Ils les forcent à faire ce qu'ils veulent par le chantage. Les Italiens, avec lesquels nous avons eu un entretien, étaient furieux aussi. Je n'ai pas pu trouver de délégués favorables à l'OMC.

En fait, le gouvernement a provoqué une "émeute" pour discréditer le mouvement d'opposition à l'OMC parce qu'il ne pouvait pas l'affaiblir. Ce n'est pas seulement une hypothèse. J'ai vu comment ils ont procédé. Et je vous avoue que je suis extrêmement choqué d'avoir vu de très près le mépris avec lequel nos dirigeants regardent ce qui arrive aux gens ordinaires. Clinton peut se lever et prononcer des mots fleuris. Mais la vérité, c'est que nous ne leur sommes rien. Je l'ai vu de mes propres yeux.

Dimanche et lundi il n'y a pas eu de violences. Rien. Les gens étaient combattifs d'une manière non-violente ; ils maîtrisaient la situation. Avant mardi, il n'y a eu qu'une fenêtre cassée dans la ville entière, la fenêtre d'un McDonald's. C'est bien pire lors d'un concert de musique rock. C'était même étonnant pour une manifestation qui barrait le World Trade Center !

A un moment, un nouveau groupe de police -composé d'agents tactiques- est arrivé et a commencé à gazer les gens et à leur tirer dessus avec des balles en caoutchouc. Est-il surprenant que les gens se soient mis en colère ? Bien sûr, les jeunes ont riposté et ont cassé des fenêtres, parce qu'ils avaient été gazés avec du gaz à poivre très pénible et des balles "en caoutchouc" dangereuses. Le fait est que la police a provoqué ces jeunes.

Dimanche et lundi, ils avaient employé de jeunes flics pour barrer les rues. C'étaient des stagiaires. Mais mardi, on avaient de vrais flics, aucun jeune. Ils ont été formés à attaquer. Un petit groupe, peut-être une centaine de personnes, a réagi violemment. Ensuite, les flics les ont poursuivis partout dans la ville de telle manière qu'il y ait de nombreuses opportunités de photographier ces "manifestants violents".

Ils ont coincé ces cent manifestants à plusieurs reprises entre des immeubles. Ils auraient pu facilement les arrêter et tout aurait été terminé. Au lieu de ça, ils les ont gazés et puis ils leur ont permis de s'échapper. Puis ils les ont rattrappés, gazés, et leur ont permis de s'échapper à nouveau. Je pense que les flics n'ont arrêté personne jusque jeudi tard dans la nuit, bien que les escarmouches aient duré de quinze heures à vingt et une heures trente. Les flics gardaient une distance de trois ou quatre rues, donnaient aux jeunes furieux assez d'espace pour faire quelque chose, puis les gazaient. Quand on est gazé, croyez-moi, on devient enragé!

Jeudi dans la nuit, la police a gazé tout le centre-ville. Ça a continué de quinze heures à dix-huit heures. Il y avait du gaz partout. Les jeunes ont cassé quelques fenêtres, celles de McDonald's et de Starbucks. Ce n'était pas grand chose. Et ils ont brûlé quelques poubelles. La police les a utilisés comme des acteurs dans une pièce de théâtre. Tout avait été prévu. Je crois aussi que la police avait introduit ses propres agents, pour pousser les gens à casser des choses. Si on pense que j'exagère, j'ai vu des soi-disant manifestants qui hurlaient, etc. Et plus tard, quand tout a été fini, ces mêmes gens ont empoigné des manifestants et leur ont passé les menottes.

A dix-huit heures, le gouvernement a déclaré qu'il y avait une situation critique à Seattle. On avait déjà repoussé les cent personnes hors des limites de la ville. Donc la police est allée hors des limites aussi. Puis ils ont commencé à gazer aussi cet endroit, c'est-à-dire la banlieue où habitent les gens ordinaires. Je n'exagère pas. Les flics étaient implacables. Cela s'est déroulé dans une zone qui s'étend des limites de la ville sur une distance de dix rues jusqu'à Seattle Central Community College. Tout être vivant vivant a été gazé par la police. Les gens qui rentraient du travail, les enfants, les femmes, tout le monde. Des gens sortaient de leurs maisons pour regarder ce qui se passait, parce que le gaz lacrymogène fait comme un bruit de canon quand il sort des fusils, et ils ont été gazés. Il y avait un Texaco, une station essence, à une rue d'où j'étais. Ils ont tiré sur les tuyaux de gaz. C'était incompréhensible. Ils se sont conduits comme des vandales. Ils ont gazé un autobus. Je l'ai vu de mes propres yeux. Un autobus. Le chauffeur, les passagers, tout le monde est sorti du bus.

J'étais assis dans un petit café qui s'appelle 'Rauhaus' (Jim n'a pas épelé ce nom ; peut-être n'est-ce pas l'orthographe correct). Ils ont tiré sur les fenêtres avec des balles en "caoutchouc". J'en ai ramassé une douzaine dans un espace de quelques mètres carrés. Ils lançaient aussi une espèce de teinture qu'on ne peut pas voir sans un système d'éclairage particulier. Ils ont tiré sur tous les gens qu'ils voulaient, puis ils les ont poursuivis.

En tout cas, parce qu'ils gazaient tout le monde, les gens du quartier se sont mis en colère également et ils se sont joints à la centaine de personnes qui avaient été chassées de la ville. Il y a très vite eu cinq cents manifestants avec les gens du quartier. Et tout le monde était en colère, naturellement, parce qu'ils avaient été gazés avec du gaz lacrymogère et du gaz au poivre, ce qui est très douloureux, et parce qu'on leur avait tiré dessus. Ensuite, des gens ont construit des barricades à Seattle Central Community College. Les flics se sont préparés pendant environ une heure et puis ils se sont approchés et ils ont gazé l'endroit.

Aujoud'hui, on a commencé à arrêter les gens en masse. C'était parce que Clinton - que les Grecs appellent le Planitarchis, le Souverain du Monde - venait, en prétendant qu'il aimait les manifestations pacifiques. Il faudrait être un enfant de deux ans pour croire qu'il n'avait rien à voir avec les actions de la police. L'ensemble, l'attaque de la police, relevait de la politique extérieure des Etats-Unis. Ce n'était absolument pas quelque chose organisé par un bureaucrate de Seattle. C'était le Département d'Etat. Ils voulaient discréditer le peuple.

Dimanche, quand tout a commencé, il y a eu un rassemblement de solidarité auquel beaucoup de personnes différentes sont venues. Lundi, il s'est agrandi. Mardi, il y avait une sorte de carnaval où les gens faisaient différentes choses, un orchestre jouait de la musique et des gens barraient le World Trade Center. Et, à environ trois heures de l'après-midi, les flics ont commencé à tirer du gaz lacrymogène.

Ce qui a fâché Clinton, c'est le fait que mardi, les manifestants ont réussi à faire des chaînes humaines et ont donc empêché tout le monde de pénétrer dans le World Trade Center. En tout état de cause, peut-être 27 délégués y ont pénétré, des Américains et des Anglais. Il paraissait y avoir des milliers de manifestants. Alors les flics ont recommencé à gazer les manifestants non-violents, pour rompre les chaînes humaines et créer l'impression que les manifestants étaient violents.

Aujourd'hui (mercredi), j'ai suivi la manifestation des syndiqués organisée par le Longshoremen's Union. Ils sont descendus jusqu'au port, où ils ont eu un rassemblement, puis ils ont continué jusqu'à Third Avenue. Immédiatement après leur arrivée, les flics ont commencé à les gazer. Il y avait une vieille dame qui était venue dans cette partie de la ville en autobus pour faire ses courses. Cette dame était septuagénaire et je l'ai vu tenter de fuir, mais elle ne pouvait pas respirer. Elle était en état de choc. Je l'ai portée jusqu'à la porte d'un bâtiment. Elle haletait, terrifiée. Elle avait été en Allemagne, et c'était comme si elle y était à nouveau. Les tirs de gaz lacrymogène produisent un son qui ressemble à des coups de feu et il y avait des hélicoptères dans le ciel, des flics à cheval . . .

Il était évident qu'ils étaient résolus à détruire ce mouvement.

En tout cas, j'étais avec elle dans ce bâtiment. Elle voulait aller à l'hôpital mais il y avait du gaz partout et je craignais qu'elle ne soit gazée à nouveau si j'essayais de la faire sortir. Je me suis approché d'un groupe de flics et je les ai suppliés - et je veux dire 'supplier' - de l'aider. Ils n'ont pas répondu. Une fille m'a dit plus tard qu'un enfant d'un an avait souffert du gaz. J'ai vu une fille qui n'avait pas plus de dix-huit ans. Un flic l'avait frappée, sa lèvre était ouverte et elle saignait. Ils ont gazé tout le monde, elle y compris. Après cela, elle s'est agenouillée par terre en sanglotant comme un bébé et elle a prié pendant quinze minutes, "Ave Maria, Ave Maria", sans arrêt. Elle était en état de choc. Ils ont attaqué des gens qui étaient tout à fait non-violents et qui n'avaient rien fait. Rien.

Le maire de Seattle a prétendu que ses hommes ne se servaient pas de balles en caoutchouc. Miraculeusement, j'en avais dix dans ma poche. Je pourrais ouvrir un petit magasin et les vendre. Il y en avait partout. Moi et quelques autres, nous avons commencé à les distribuer aux délégués. " Vous voyez ce qu'ils font ? Ils tirent sur nous avec des balles "en caoutchouc" et ils mentent." Nous les avons montrées aux médias. Il semble qu'un nombre suffisant de gens et de médias ait reçu l'information, parce que le maire a fait une nouvelle déclaration en disant que la police les employaient et en prétendant qu'il ne le savait pas.

Ils ont tiré sur un type au visage. Il se trouvait à un mètre de moi. Ils lui ont cassé toutes les dents de devant. Quand ça s'est passé, je suis devenu enragé. J'ai oublié que j'étais là pour collecter des informations pour vous et j'ai commencé à crier aux flics : " Est-ce que vous êtes déments ? Comment pouvez-vous vous comporter comme ça ? " Et ce flic m'a visé avec son fusil. C'était sa réponse. J'ai d'abord mis mes mains devant mon visage parce que je n'avais pas envie de perdre mes dents. Et j'ai pensé : je m'en fous. Je portais un tee-shirt avec une cible sur lequel était écrit " Perte inévitable ". Comprenez-vous ? Avec une cible, comme on en portait pendant le bombardement de la Yougoslavie. Et j'ai dit à cet homme : " Va donc ! Ici ! Voilà la cible ! " Il n'a pas tiré.

Je veux insister sur le fait que ces manifestants n'étaient pas du tout violents. C'étaient les gens les moins violents que j'ai jamais vus. Même lorsque j'ai crié contre les flics, une fille s'est approchée de moi et m'a dit : " Ne crie pas. C'est non-violent." Je ne pouvais pas comprendre. Est-ce qu'ils font de la méditation tous les jours?

Clinton dit qu'il est pour les manifestations non-violentes. C'est de la connerie. Aujourd'hui (mercredi) les manifestants ne faisaient aucun "mal". Dans le centre-ville, les flics poursuivaient des gens qui n'étaient même pas des manifestants, comme la vieille dame ou les gens qui faisaient leurs courses ou qui allaient au travail. Tout le monde a été gazé. Il n'y avait pas d'autobus à cause du gaz. J'ai eu de la chance car j'en ai trouvé un avec un chauffeur qui pouvait encore voir. Je l'ai prié de ramener la vieille dame chez elle. Il a changé de route pour elle. Si on veut trouver de l'humanité, il ne faut pas s'approcher du Planitarchis. Il faut aller vers les gens ordinaires. Ils en ont. Le Planitarchis a perdu la sienne il y a des années. Maintenant il ne reconnaîtrait pas la l'humanité si elle le mordait.

Maintenant, j'ai fait la connaissance des gens qui règnent sur ce pays et, pour parler crument, ce sont tout à fait des cons. Il y avait des gens au travail, des gens avec des bébés, et ils ont tous été gazés parce que le gouvernement refusait qu'un groupe de gens exprime ce qu'ils croient. Il est arrivé la même chose à Athènes. Les demandes que Clinton a fait au gouvernement grec ont créé l'émeute et il a fait la même chose ici. Et il prétend qu'il est favorable à des manifestations non-violentes ? Comment est-ce qu'il le montre ? En tirant sur le peuple avec des balles en caoutchouc ? Et aujourd'hui, on a interdit les masques à gaz. Ils veulent être certains que tout le monde reçoive ce pourquoi il a payé.

Aujourd'hui, exactement comme hier soir, la police était dans les quartiers résidentiels. Les gens dans les cafés ont été gazés et on a tiré sur eux. Je pouvais entendre les balles qui frappaient aux fenêtres. Un homme qui essayait de traverser la rue pour aller chez lui a été gazé. Un homme ivre hors d'un pub a hurlé aux flics : " Allez-vous-en ! " et ils l'ont gazé. Et comme l'autre homme ne faisait rien que traverser la rue pour aller chez lui, les flics se sont dits, pourquoi ne pas le gazer aussi ? Quelques-uns ont été gazés parce qu'ils quittaient des restaurants, des pubs et des cafés. Je suis bien étonné que personne souffrant d'asthme ou de quelque chose de semblable ne soit mort.

Ou il est possible que quelqu'un soit mort et on n'en ait rien dit. Après tout, ce n'est qu'une perte inévitable.