ADAPTANT LE CRIME AU CHATIMENT

Diana Johnstone (19 Juillet 1999)

La séquence des évènements est bizarre. Le 24 mars, 1999, les forces de l'Otan menées par les États-Unis ont initié une punition aérienne du Président de la République Fédérale de la Yougoslavie, Slobodan Milosevic, ce qui pour quelques milliers de citoyens de ce malheureux pays signifiait la peine de mort. Deux mois plus tard, le 27 mai, le Tribunal Pénal International pour l'ancienne Yougoslavie annonça la mise en accusation de Milosevic pour "crimes contre l'humanité" ayant été commis après le début de la punition. Puis, fin juin, l'administration Clinton a envoyé six médecins légistes du Federal Bureau of Investigation (FBI) à Kosovo à la recherche d'indices matériels des crimes pour lesquels Milosevic et cinq de ses collègues avaient déjà été accusés et pour lesquels son pays avait déjà été sévèrement et durablement puni. Le FBI n'a pas pour mission d'enquêter sur tous les crimes. Les meurtres, viols ou autres méfaits qui auraient été commis par les rebelles armés, les bandes armées en tout genre actives sur le terrain ou simplement les individus profitant de la situation de guerre pour régler les comptes -- cela n'intéresse personne. Seuls les crimes dont Milosevic était préalablement tenu coupable suscite la curiosité des enquêteurs, et chaque trace de violence ne peut que renforcer les présomptions de sa culpabilité à lui. A la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, un ordre international fut établi qui devait interdire la guerre. Aujourd'hui, un tout autre projet se dessine. Depuis son triomphe en tant que seule superpuissance, les États-Unis cherchent à remplacer un système qui devait mettre la guerre hors la loi, par un système qui utiliserait la guerre pour punir des hors-la-loi. La désignation de ces hors-la-loi appartient aux États-Unis. A côté d'une certaine "mondialisation" économique, ce projet correspond à la vision dominante américaine d'un système économique capitaliste fondamentalement capable de répondre à tout besoin humain, s'il n'y avait les méfaits de quelques dévoyés. A l'intérieur comme à l'extérieur, la poursuite de tout projet social se trouve compromise à la faveur d'une compétition économique universelle. L'écart entre riches et pauvres s'aggrave, et comme on peut s'y attendre dans de telles circonstances, la criminalité augmente parmi les exclus. Ainsi la question sociale numéro un devient la criminalité. Aux États-Unis, les prisons et les chambres d'exécution affichent complet. La punition, ainsi que la vengeance des victimes, sont glorifiées dans la culture de masse. Le temps est révolu où les agences de l'ONU débattaient les perspectives d'un "nouvel ordre économique" qui pourrait réduire l'énorme écart entre le monde riche atlantique et la plupart de l'humanité. Aujourd'hui, l'ONU est instrumentalisée par les États-Unis pour punir les États condamnés par Washington en tant que dévoyés ["rogues"], terroristes et criminels. De nouvelles institutions telles que l'Organisation Mondiale du Commerce sont mise en place pour régler le monde entier selon la loi suprême de la competition. Les guerres entre pauvres se multiplient. Et puisque, dans l'idéologie officielle dominante, la cause fondamental des troubles ne peut pas être l'ordre économique existante, à l'échelle internationale aussi la question sociale primordiale devient la criminalité, les violations des droits de l'homme commises par les méchants qu'il faudrait arrêter et punir.

La "doctrine Clinton"

La guerre de l'Otan contre la Yougoslavie marque un saut important vers la dépolitisation et la criminalisation des relations internationales. D'une part, l'Otan, dirigée par les États-Unis, a agi en violation flagrante de la loi internationale. D'autre part, c'était la Yougoslavia, qui, elle, n'avait pas violé la loi internationale, qui devait porter l'opprobre d'état "criminel". Déjà le 5 novembre 1998, Gabrielle Kirk McDonald, l'americaine qui préside le Tribunal pénal internationale (TPI), a caractérisé la Yougoslavie comme "un état dévoyé, qui méprise la légalité internationale" ["a rogue state, one that holds the international rule of law in contempt"]. Tout le long des onze semaines des bombardements, les dirigeants américains et britanniques se sont acharné à identifier leur adversaire comme un nouvel "Hitler". Et après, le 30 juin, le Sénat des États-Unis a voté par 97 contre 2 pour une loi qui définit la Yougoslavie comme "état terroriste", dans l'absence totale des habituels critères pour une telle désignation. Les États-Unis sont libres de commettre des crimes, et de criminaliser des adversaires. Le droit du plus fort se porte bien. "Une doctrine Clinton de la guerre humanitaire se met en place", a réjoui (1) le chroniqueur Jim Hoagland, grand ténor dans le choeur des commentateurs et éditorialistes qui n'ont cessé de sommer le Président à mener l'Otan avec fermeté et résolution à travers les Balkans vers le nouveau millénaire. La "doctrine" n'est pas aussi spontanée que voudraient la faire apparaître les médias qui présentent l'Oncle Sam comme une sorte de Hamlet hésitant devant son devoir. Depuis la fin de la Guerre Froide, l'oligarchie qui élabore la politique étrangère américaine cherche à définir un nouveau grand projet. La recherche se concentre dans les institutions d'élite telles que le Council on on Foreign Relations et toute une gamme de les "boîtes à pensée" [think tanks], d'instituts et de fondations, liés aux quelques universités préstigieuses et, bien sûr, aux conseils d'administration des grandes sociétés et d'institutions financières. Tous sont unis par la conviction inébranlable que le système qui a rendu l'Amérique si grande et puissante doit être étendu à tous les peuples, qu'ils le méritent ou non, qu'ils le veuillent ou non. Et comment ignorer que beaucoup d'Européens aujourd'hui ne voient aucune perspective plus prometteuse que celle-là. Le pouvoir et la bonne conscience réunis du capitalisme américain n'ont pas de meilleure expression que le Carnegie Endowment for International Peace [la Fondation Carnegie pour la Paix Internationale], vénérable institution fondée en 1910 par le magnat de l'acier Andrew Carnegie (1835-1919), qui a recyclé dans les entreprise philanthropiques une partie de sa vaste fortune. Ironie des bonnes intentions, il semble bien que dans la formulation de la doctrine de "guerre humanitaire" aujourd'hui attribuée à Clinton, un rôle important ait été joué par l'institution fondée par Carnegie pour promouvoir la paix, sous la présidence de Morton I. Abramowitz (2).

L'Importance des Crimes de Guerre

Début 1997, Madeleine Korbel Albright devient la première femme Secrétaire d'état (ministre des affaires étrangères) des États-Unis. Par sa célèbre boutade, "à quoi ça sert d'avoir la plus grande force militaire au monde si l'on ne l'utilise pas?" Mme Albright avait déjà signalé que l'époque du "containment" et de la "dissuasion" allait céder à une conception plus active de l'utilisation de la force. Un de ses premiers actes était de créer un nouveau poste, "Ambassadeur pour les questions des crimes de guerre". Pour cette nouvelle attribution elle a choisi un avocat inconnu du public, David Scheffer, qui, avec Mme Albright elle-même, avait fait partie d'une "petite élite spécialisée rassemblée par la fondation Carnegie pour la paix internationale pour changer la politique étrangère des États-Unis après la Guerre froide."(3) Ainsi Sheffer et Albright allaient pouvoir commencer à mettre en pratique des idée qu'ils avaient aidé à developper sous la direction d'Abramowitz avant l'élection de Clinton, et avant la guerre en Bosnie-Herzégovine. La grande question qui se posait au début des années 90 pour Washington était: quelle nouvelle mission pourrait sauver l'Otan, l'instrument indispensable de la prééminence américaine en Europe? Grâce à la Yougoslavie, une réponse à été trouvée: l'intervention humanitaire. Dans leurs rapports, les participants tels que Mme Albright et Richard Holbrooke ont "recommendé une escalade dramatique dans l'utilisation de la force militaire pour régler les conflits intérieurs d'autres pays". (4) Un rapport de la Fondation Carnegie de 1992 intitulé "Changing Our Ways: America's Role in the New World" ["Changer nos habitudes: le rôle de l'Amérique dans un monde nouveau"] a recommendé l'adoption d'un "nouveau principe des relations internationales: la destruction ou le déplacement de groupes de population à l'intérieur des états peuvent justifier l'intervention internationale". Washington devait "réaligner" l'Otan et l'Osce pour traiter ces nouveaux problèmes en Europe. Ce rapport, dont la publication était accompagné de briefings des personnalités de premier plan du Parti démocrate et des médias, visait à influencer la campagne présidentielle de 1992. Et en effet, un nombre considérable de personnes qui avaient participé à ces études étaient destinés aux postes clé dans l'administration du président William Jefferson Clinton. L'un des participants, Leon Fuerth, était déjà conseiller pour la politique étrangère du futur vice président Al Gore. Chez Carnegie, David Scheffer avait co-signé une autre étude sur "l'auto-détermination dans le nouvel ordre mondial" qui préconisait l'intervention militaire comme réponse aux crises. La question s'était posée: quand et à quel but les États-Unis devraient-ils s'ingérer dans un conflit entre un État établi et un mouvement "d'auto-determination". D'évidence, il ne fallait pas laisser décider le Conseil de Sécurité des Nations-Unis. "Les États-Unis devraient chercher à construire un consensus autour de leur position au sein des organisations régionale et internationales, mais ne devraient pas sacrifier leurs propres jugement et principes au cas où un tel consensus fera défaut"(5). Les auteurs ont tiré la conclusion que "la communauté mondiale a besoin d'agir plus rapidement et avec plus de détermination pour employer la force militaire quand il s'avère nécessaire et faisable" (6). Mais dans quelles circonstances?

Quand une revendication d'auto-détermination déclenche un conflit armé qui devient une crise humanitaire, apporter de la nourriture, des médicaments et l'abri aux milliers ou aux millions de civiles devient une impérative indiscutable. Une nouvelle intolérance pour de telles tragédies humaines se fait voir dans le monde d'après la Guerre froide, ce qui est en train de redéfinir le principe de non-ingérence dans les affaires internes des États.(7)

Or, en théorie, cela semble presque indiscutable. Pourtant, en pratique, la question tourne non pas autour de la théorie mais des faits. Quand est-ce qu'une crise dans un pays étrangère correspond en réalité à ces critères, et quand seulement en apparence? Qui décide et comment? Selon la version officielle de l'Otan, soutenue par les médias proches du pouvoir, la guerre du Kosovo était précisement un cas où "une revendication d'auto-détermination déclenche un conflit armé qui devient une crise humanitaire"... Pourtant, l'évidence est accablante qui montre que des militants de la "revendication d'auto-détermination" ont fait exprès pour provoquer et "le conflict armé" et la "crise humanitaire" précisément pour faire apporter, non pas l'aide humanitaire, mais l'intervention militaire de l'Otan sous prétexte humanitaire. Car il n'y avait jamais besoin de l'intervention de l'Otan pour faire apporter de la "nourriture, des médicaments et l'abri" aux civiles au Kosovo _avant_ les bombardements de l'Otan qui, eux, ont déclenché la vraie "crise humanitaire". Dans la culture de l'image, les relations temporelles sont facilement brouillées. On oublie ce qui précédait et ce qui suivait. Les causes et les effets sont confondus. Doit-on détacher le Kosovo de la Serbie? "L'utilisation de la force militaire pour créer un nouvel état exigerait une mauvaise conduite par le gouvernement en charge tellement énorme qu'il perdrait tout droit de gouverner la minorité qui réclame l'auto-détermination"(8). Mais qui décide? Pour pouvoir passer de la théorie à la pratique, il paraît que Mme Albright et ses collègues de l'école d'Abramowitz ont accéléré les évènements pour faire répondre le crime au châtiment souhaité. En 1997, en passant par le "tambour" des institutions d'élite, M. Abramowitz a quitté Carnegie pour le Council on Foreign Relations, tout en contribuant à une nouvelle "boîte à pensée" de très haut niveau, l'_International Crisis Group_, soutenu notamment par le financier Georges Soros, qui s'est spécialisé dans la Bosnie et le Kosovo. Mettant en pratique l'hypothèse d'une "revendication d'auto-détermination qui déclenche un conflit armé", Abramowitz était parmi les premiers à vouloir soutenir "l'Armée de Libération du Kosovo" (UÇK). A Rambouillet, Abramowitz a discrètement conseillé la délégation albanaise menée par le chef politique de l'UÇK Hashim Thaqi (9).

La Realpolitik humanitaire

Sollicité en février 1992 pour développer une campagne de publicité qui soutiendrait les thèses de la fondation Carnegie, le réalisateur de la télévision, John B. Roberts II, a été saisi par des doutes en rendant compte que le rapport clé, "Changing Our Ways", proposait "l'idée révolutionnaire qu'une première frappe militaire menée par les États-Unis serait justifiée, non pas pour défendre les États-Unis, mais pour imposer une solution politique toute subjective à un autre pays". Le rapport "évacuait la souveraineté nationale en faveur de l'intervention nationale". D'une façon où d'une autre, cette idée "révolutionnaire" s'est largement propagée au courant des années 90. L'intervention humanitaire était une idée dont l'heure était venue, car elle répondait à certain besoins. Elle offrait une solution du problème de l'Otan qui, dans la formule qui courait à Washington, après la fin de la Guerre froide serait "either out of area, or out of business" -- c'est-à-dire qui devrait ou étendre ses opérations "hors de l'aire" (du Traité de l'Alliance de l'Atlantique du Nord) ou bien fermer boutique. Une nouvelle mission proprement missionnaire pouvait maintenir l'Otan en vie, à la plus grande joie d'industries et d'institutions financières -- en majorité, mais pas exclusivement, américaines -- qui dépendent des contrats du Pentagone pour assurer une prospérité stable. En plus, cette mission pourrait servir de prétexte pour la défense d'intérêts géostratégiques obscurs, qui derrière l'écran humanitaire éviteraient d'être soumis au débat public. Au printemps de 1997, le New York Times a mentionné que la nouvelle secrétaire d'état avait cherché des conseil auprès de quatre hommes. "Elle a parlé avec Zbigniew Brzezinski; le président sortant de la fondation Carnegie, Morton Abramowitz; le philanthrope Georges Soros; et Leslie Gelb, président du Council on Foreign Relations"(11). Si l'on peut considérer Abramowitz comme l'éminence grise derrière la politique de "l'intervention humanitaire", c'est Brzezinski qui en fournit un raisonnement géostratégique. A Paris en janvier 1998 pour faire la promotion de son livre, _Le Grand échequier_, Brzezinski a répondu à un journaliste qui lui avait demandé d'expliquer le "paradoxe" selon lequel, quoique son livre soit "très pragmatique, très impregné de realpolitik", en tant que conseiller pour la sécurité nationale du Président Carter, Brzezinski avait été le "défenseur des droits de l'homme". "Il n'y a pas de paradoxe", fut la réponse. "J'ai mis au point cette doctrine en accord avec le président Carter car c'était la meilleure façon de déstabiliser l'Urss. Ça a marché"(12). Déstabiliser l'Urss a exigé non seulement de belles paroles sur les droits de l'homme. Il fallait aussi la guerre. Et sur ce front se trouvait aussi Brzezinski. Comme il a expliqué à un autre hebdomadaire français (13), la CIA avait commencé à subventionner les forces contre-révolutionnaires afghanes au milieu de l'année 1979, six mois avant que l'Union Soviétique eut envoyé l'armée rouge en Afghanistan pour "stabiliser" le pays début janvier 1980. "Nous n'avons pas poussé les Russes à intervenir, mais nous avons sciemment rendu cette intervention plus probable. Cette opération clandestine était une excellente idée. L'effet était d'attirer les Russes dans le piège afghan". En France, plus les dirigeants américains sont cyniques, plus on semble les admirer, surtout si le cynisme offre un rôle à la France. La France, selon Brzezinski, "est un partenaire essentiel dans la tâche importante d'ancrer durablement une Allemagne démocratique à l'Europe". Cela signifie empêcher l'Allemagne de construire sa propre sphère d'influence à l'Est, en incluant peut-être la Russie -- un rappprochement Germano-Russe étant une éventualité que les conseils de Brzezinski visent impérativement à éviter. L'élargissement de l'Otan et de l'Union Européenne doit se poursuivre vers l'Est, en s'arrêtant à la frontière russe. Ce processus renforcera l'importance du rapport franco-allemand au coeur de l'Europe, prévoit Brzezinski. Par ailleurs, la France n'étant pas assez puissante pour rivaliser les États-Unis, "ces bizarreries et mêmes ces crises de rage peuvent être tolérées" (14). Peut-on chercher ici une piste pour expliquer ce qui dans d'autres pays a suscité de l'étonnement, c'est-à-dire le soutien fervent de Paris à la guerre de l'Otan, en contraste avec les réticences perçues en Allemagne et en Italie? Quoi qu'il en soit, Brzezinski ne cache pas son idée de ce que doit être l'objectif de la politique américaine: "perpétuer la position dominante des États-Unis pour au moins une génération et de préférance plus longtemps encore". Pour cela il faut d'abord créer un "cadre géopolitique" autour de l'Otan en englobant Ukraine et en excluant la Russie. Ainsi sera établi la base nécessaire pour contrôler les conflits dans la vaste région que Brzezinski appelle "les Balkans eurasiatiques", qui s'étend de la rive orientale de la Mer noir jusqu'à la Chine, et qui comporte la Mer caspienne et ses ressources pétrolières, absolument prioritaires dans la politique étrangère actuelle de Washington. Mais il est possible qu'à Londres aussi et même à Paris, il y en a qui ne sont pas vraiment hostiles à une domination trans-Atlantique comprise comme un moyen d'empêcher un rapprochement germano-russe qui risquerait de dominer le continent. Aujourd'hui à Washington, Brzezinski s'est engagé dans la croisade anti-serbe au sein du "Balkan Action Council", peut-être la plus belliqueuse de toutes les boîtes à pensée qui ont proliférer autour de la désintégration de la Yougoslavie. Dans l'optique Brzezinskienne, la Yougoslavie est un terrain d'essai et une métaphore pour l'Union Soviétique. Dans cette métaphore, "la Serbie" fait figure de la Russie, et la Croatie, la Bosnie, le Kosovo, etc., sont les petites représentations de l'Ukraine, les États Baltes, la Géorgie et les anciennes républiques soviétiques des "Balkans eurasiatiques". Ainsi, la sécession de la Croatie et d'autres Républiques de l'ancienne Yougoslavie peut paraître renforcer la position de l'Ukraine indépendante et son inclusion progressive dans l'Otan, ce qui, pour Brzezinski, est un objectif "raisonnable" pour la décennie 2005-2015. Dans un des plans simplistes qui illustrent son livre, Brzezinski indique, par un dégradé éloquent, que la Yougoslavie et la Grèce, tout comme la Russie, se trouve hors de "la prépondérance géopolitique" de Washington (où se trouve, par contre, tout comme le Canada ou l'Europe occidentale, la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie et la Turquie), et même hors de "l'influence politique" américaine où se trouve la Slovaquie, la Moldavie, l'Ukraine, la Georgie et la plupart des "Balkans eurasiatiques". Pour Brzezinski, Belgrade etait un relai potentiel pour Moscou. Sans le savoir, les Serbes n'ont été que des Russes de substitution dans un exercise préliminaire au grand jeu.

Divisions culturelles et pétrole caspienne

Samuel Huntington, avec sa notion du "conflit des civilisations" qui marquerait le siècle à venir, offre une couverture idéologique à la stratégie de _divide ut regnes_. Ainsi le monde chrétien orthodoxe est représenté comme en conflict fondamental avec l'Occident et ses célèbres valeurs. L'écrivain à grand tirage Robert D.Kaplan (15) poursuit cette tendance en voyant une "authentique bataille" sur les lignes de division historiques-civilisationnelles. D'un côté les Turcs, les Azeri, les Israéliens et les Jordaniens, et de l'autre "ceux qui ont souffert le plus de la domination turque": les Arabes syriens et iraqiens, les Arméniens, les Grecs et les Kurdes (16). Il paraît que ceux qui ont souffert par le passé doivent continuer à être les perdants. Kosovo, écrit Kaplan, se trouve "en plein milieu d'une région très instable, très importante, où l'Europe rencontre le Moyen Orient" à un moment où "l'Europe se divide de nouveau selon les alignements historiques et culturels"(17). "Il existe une Europe occidentale, Catholique, Protestante, et puis une Europe Orientale Orthodoxe, plus pauvre, plus instable politiquement, plus pénétrée de crime organisée. Ce domaine orthodoxe a été exclu de l'Otan et devient chaque jour plus furieux, et il est férocement anti-Musulman," déclare Kaplan. Un aspect curieux de ces projections du "clivage culturel" est que l'abîme à l'intérieur de la chrétienté est considéré comme plus fondamental que celui qui pourrait se situer entre la chrétienté et l'Islam. L'explication peut se dire dans un mot: le pétrole. Mais il y en a une autre, complémentaire, lié à la nature trans-nationale de l'Islam et à l'importance de ses organisations charitables. Dans la recherche du nouvel péril, les conservateurs qui l'aurait trouvé dans le "péril islamique" ont été marginalisés à Washington par les "néo-liberaux" dominants pour qui l'ennemi principal est tout ce qui risquerait d'entraver "le marché". Dans cette perspective-ci, "l'incorporation d'islamistes à l'intérieur des systèmes politiques existents disperserait la responsabilité de l'état devant ses difficultés tout en désamorçant l'opposition populaire aux `réformes' economiques sévères exigées par le FMI. Les organisations islamistes pourraient aussi aider à remplacer les services sociaux éliminés..."(18). Ainsi la religion va de paire avec la "privatisation", et pour cela, l'Islam riche et en expansion est infiniment plus utile que l'Orthodoxie pauvre et en recul. Quoi qu'il en soit, tous les chemins mènent à la Mer caspienne et ses ressources pétrolières... à travers le Kosovo. Kaplan donne des conseils aux dirigeants américains: il faut énoncer une "raison amorale d'intérêt" pour justifier la nécessité de maintenir des troupes américaines dans les Balkans pendant de longues années. Cette raison est claire: "Avec un Moyen Orient de plus en plus fragile, nous aurons besoin de bases et des droits à l'espace aérienne dans les Balkans pour protéger le pétrole de la Mer Caspienne. Mais nous n'aurons pas ces bases à l'avenir si les Russes réussissent par des ruses criminelles à reconquérir le Sudest de l'Europe. Et si nous disons à nos alliés européens de s'occuper seuls du Kosovo, adieu l'alliance occidentale!" (19) En regardant la carte, on peut se demander pourquoi il faut traverser le Kosovo pour obtenir le pétrole de la Mer Caspienne. Mais il ne s'agit évidemment pas d'accès mais de contrôle. La voie la plus simple serait par oléoduc à travers l'Iran vers le Sud. Hors du contrôle américain. Ou bien à travers la Russie: même problème. La voie préférée de l'administration Clinton, un oléoduc depuis Azerbaidjan jusqu'au port turc de Ceyhan sur le Méditerranée a été refusée par les sociétés pétrolières comme trop chère. Depuis la Mer Noire, la Turquie veut limiter le traffic de pétroliers à travers le Bosphore pour raison de sécurité. Reste les Balkans. Il semble bien que les États-Unis s'intéressent à la possibilité d'un oléoduc qui traverserait les Balkans. Un premier candidat pour le contrat serait la grande société d'infrastructure Bechtel, qui, basée en Californie, a déjà reçu des contrats importants de la Croatie de Tudjman. Caspar Weinberger, qui avait quitté Bechtel pour devenir le ministre de la défense de Reagan dans les années 80, préconise la guerre à outrance contre les Serbes. En route vers la Caspienne, le prochain étape après la Yougoslavie pourrait bien être le grand prix: l'Ukraine, qui, comme d'autres anciennes républiques soviétiques se trouvent déjà sous influence américaine, grâce au "Parténariat pour la paix" de l'Otan. Au début de l'année, le chef militaire de l'Otan, le général Wesley Clark, a remarqué que "les pays de la Mer Caspienne sont membres du Parténariat pour la paix. Ils ont le droit de consulter l'Otan en cas de menace". Quant à ce que l'Otan ferait dans ce cas, Clark "ne voulait pas spéculer..."(20)

Scénarios au petit écran

C'est un ami ukrainien qui avait soulevé les doutes du réalisateur de télevision Roberts quant aux projets d'intervention humanitaire en lui faisant remarquer "l'immense potentiel de chaos international" d'une telle politique. "Des incidents -- vrais ou inventés de toutes pièces -- de destruction ou de déplacement serviraient de motif pour l'intervention militaire russe ou américaine dans des dizaines de pays qui n'ont jamais ressemblé au `creuset' des nationalités [melting pot]". "Vrais ou inventés" -- voilà la question. Avec de si grands intérêts en jeu, les événements pourront avoir tendence à suivre le scénario imaginé. Cela peut se faire de trois façons au moins: 1 - La réalité imite la fiction. Il est courant que l'on croit voir ce que l'on cherche, ou ce qu'on s'attend à voir, même dans son absence. Depuis les apparitions de la Vièrge jusqu'aux erreurs banales de la perception, en passant par les mirages dans le désert, c'est un phénomène psychologique fréquent. Quand on est envoyé dans un pays qu'on connaît mal en pleine guerre civile pour chercher les preuves d'atrocités d'un côté, et rien d'autre, il y de fortes chances que l'on en trouve. Si au départ on est convaincu qu'une partie au conflit est criminelle, toute parole, tout geste risque d'être interprété dans ce sens. Toute ambiguité trouvera son sens unique. 2 - Les preuves de culpabilité seront inventées de toute pièce. C'est une pratique classique dans la guerre. 3 - Les circonstances peuvent être réunies pour inciter précisément les crimes qu'on veut pouvoir punir. Aux États-Unis, l'incitation policière à commettre un délit qui justifiera ensuite l'arrestation de son auteur est une pratique si courante qu'il y a deux mots pour la désigner: _entrapment_, la prise au piège, ou, plus familier, une opération "sting". Cette pratique moralement douteuse est justifiée par l'attitude rétrograde mais très répandue aux États-Unis selon laquelle un méchant est toujours un méchant, même avant la révélation par les actes de cette nature profonde. Ainsi, pousser au crime ne serait qu'aider à dévoiler la vérité. Il est peu douteux que le scénario du Kosovo a connu les trois méthodes de réalisation. L'intervention militaire peut être justifiée "quand une revendication d'auto-détermination déclenche un conflit armé qui devient une crise humanitaire". L'approche non-violente d'Ibrahim Rugova à la revendication d'auto-détermination ne pouvait pas remplir ce critère. L'objectif de son mouvement était la sécession, et la méthode était de réaliser une sécession intérieure, en pratiquant un boycott de toutes les institutions serbes, les élections, le paiement des impôts, les écoles et même les services de santé. Le fait bizarre est que pendant près d'une décennie ce mouvement de résistance passive des Albanais à l'État a rencontré surtout une sorte de résistance passive de la part des authorités serbes. Les communautés vivaient de plus en plus séparées, la situation pourrissait, mais malgré tout, le niveau de violence restait bas. Jusqu'à la veille des bombardements de l'Otan, le Ministère des affaires étrangères allemand a pu constaté très officiellement (21) qu'il n'y avait aucune persécution d'Albanais en tant que tels sur le territoire de la Yougoslavie, y compris le Kosovo. C'était une impasse, mais pacifique. L'impasse fut brisée par l'UÇK, avec le soutien des États-Unis. La stratégie a été décrite avec admiration par un journaliste américain du premier plan, Richard Cohen (22):

L'UÇK avait un plan simple mais efficace. Elle tuerait des policiers serbes. Les Serbes riposteraient, dans le style des Balkans, avec beaucoup de représailles et un massacre de temps à autre. L'Occident serait de plus en plus horrifié, jusqu'au jour où finalement, comme en Bosnie, il agirait. C'est-à-dire, les États-Unis et beaucoup de l'Europe feraient la guerre du côté de l'UÇK. Cela a réussi.

Cette version ne reconnaît pas suffisamment le rôle des États-Unis en aidant les rebelles armés dans leur opération de _sting_ humanitaire. L'UÇK a bien tué des policiers serbes, ainsi que pas mal de civiles, y compris des Albanais qui ne soutenaient pas leur lutte armée. Mais entre ces violences, qui se développaient surtout à l'hiver 1997-98, et les représailles serbes "dans le style des Balkans", il y avait un encouragement très significatif de la part du diplomat américain Robert Gelbard, l'envoyé de Washington pour l'ancienne Yougoslavie. Normalement, les visites de Gelbard à Belgrade ont été l'occasion de déclarations menaçantes visant Milosevic, accusé de ne pas satisfaire Washington d'une manière ou d'une autre. Mais le 23 février 1998, M.Gelbard s'est rendu à Pristina où il a annoncé publiquement que l'UÇK était "incontestablement une organisation terroriste". Pour les Yougoslaves, cette déclaration avait l'air d'une reconnaissance officielle d'une évidence. Croyant naïvement dans l'universalité de la lutte américaine contre le "terrorisme international", les Yougoslaves ont cru avoir reçu le feu vert pour réprimer les terroristes. Par ailleurs, ces terroristes étaient faciles à trouver. Au lieu de se cacher dans le maquis, ils annonçaient les noms des villages qu'ils avaient "libérés" et, dans les batailles du printemps et de l'été 1998, au lieu de fuir l'assaut de police, se barricadaient chez eux, parfois avec leurs femmes, enfants et vieux parents à leur côté. (Cette démarche peu militaire était peut-être encouragée par la construction traditionnelle des maisons albanaises, conçues comme forteresses pour mieux protéger la famille au cas de vendetta, une affaire de fusils mais pas d'artillerie.) Au bout de l'échange de feu inégale, il y avaient assez de cadavres de combattants et de leurs proches pour scandaliser le monde. Madeleine Albright et la presse pouvaient dénoncer en tant que "purification éthnique" ce qui n'était qu'une opération classique et brutale de contre-insurrection. Ainsi le piège "humanitaire" commençait à fermer. Il n'est pas difficile d'imaginer un scénario semblable dans n'importe quelle région reculée des "Balkans eurasiatiques", où les coutumes ne doivent pas être très différentes de celles du Kosovo.

Comment être promu au poste de Secrétaire Général de l'ONU

La politique d'Abramowitz et d'Albright a utilisé la Yougoslavie et ses conflits pour réaliser un énorme transfer de pouvoir institutionnel. Les institutions formées dans le but d'empêcher la guerre entre états, et qui dans ce but reconnaissent la souveraineté nationale et le droit de chaque État à sa voix (les Nations-Unies, ses agences, l'OSCE...) ont été dramatiquement affaiblies. D'autres, effectivement sous contrôle américain (l'Otan, le Tribunal Pénal International) se sont renforcées, en constituant les instances agissantes d'une nouvelle entité vague, la "communauté internationale". Certes, la responsabilité dans l'affaiblissement de l'ONU est largement partagée, mais le rôle des États-Unis est pourtant primordial. Déjà affaiblies par les attaques soutenues contre celles de ses agences qui risquaient de nourrir des résistances à la mondialisation [globalisation] économique telle que conçue à Washington (dont la bataille contre l'Unesco est la plus notoire), les Nations-Unies ont été réduites grâce au conflits yougoslaves à une couverture à prendre ou à laisser. Loin d'aider les Nations-Unies à chercher une solution juste et durable à la crise Yougoslave, l'administration Clinton a fait usage de son influence pour obtenir des décisions en faveur de ces clients du moment, les Musulmans de Bosnie et les sécessionistes albanais. En Bosnie, en grande partie grâce à l'attitude ambiguë de Washington, les missions de la FORPRONU étaient par définition impossibles (autour de soi-disants "zones de sécurité" non démilitarisées) avec échec garanti, laissant le terrain de l'intervention "pour la paix" à l'Otan. Un moment capital de la capitulation de l'ONU devant Washington fut la décision prise le 30 août 1995 de céder temporairement son contrôle en Bosnie à l'Otan, c'est-à-dire au Pentagone, pour permettre aux États-Unis de bombarder les Serbes. Pour Washington, il s'agissait surtout d'une démonstration de force et de primauté. Pour le diplomate américain Richard Holbrooke, le chroniqueur William Pfaff a bien saisi la signification quand il écrivait le lendemain, "Aujourd'hui les États-Unis sont encore le leader en Europe. Il n'y en a pas d'autre". Dans le livre où il raconte son rôle dans le déclenchement de ce bombardement et dans les tractations de Dayton qui ont suivi, Richard Holbrooke a souligné la gratitude américaine envers le diplomate africain qui a pris cette décision cruciale: Kofi Annan, chargé alors des opérations de paix. Washington était à l'époque représentée aux Nations-Unies par Madeleine Albright, qui mettait tout son poids en faveur des frappes aériennes. Le Secrétaire général Boutros Boutros-Ghali hésitait. Ne pouvant "heureusement" pas le contacter, Albright a trouvé Kofi Annan, qui a ensuite "suspendu" le pouvoir de décision des responsables civils et militaires de l'Onu sur les frappes aériennes. "Pour la première fois dans la guerre", rappelle Holbrooke, "la décision de frapper était uniquement aux mains de l'Otan -- essentiellement deux officiers américains". Le "cran" démontré par Kofi Annan à cette occasion "a joué un rôle central dans le soutien vigoureux que Washington lui a accordé un an plus tard en tant que candidat à la succession de Boutros Boutros-Ghali", écrit Holbrooke (23). "Dans un sens, Annan a vraiment gagné son poste ce jour-là."

Comment saboter l'OSCE

A l'effondrement du bloc soviétique, beaucoup d'Européens ont vu dans l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) l'embryon d'une instance régionale qui pourraient succéder aux deux blocs militaires, le défunt Pacte de Varsovie et l'Otan, en tant qu'institution vouée à la sécurité, la résolution des conflits et la défense des droits de l'homme. Pourtant, un tel projet ne pouvait qu'être opposé par tous ceux qui voulaient préserver et élargir l'Otan et, avec elle, le rôle primordial des États-Unis -- c'est-à-dire par beaucoup de responsables dans les pays de l'Otan, surtout au Royaume Uni et aux Pays Bas, autant qu'aux États-Unis eux-mêmes. A la veille de la guerre au Kosovo, le couple Holbrooke-Albright a encore une fois fait tout pour éliminer toute opposition aux frappes aériennes américaines. Le 13 octobre 1998, sous la menace de telles frappes, Holbrooke a obtenu du président yougoslave Slobodan Milosevic un engagement unilatéral de cesser les opérations de répression contre les rebelles armés de l'UÇK. Ce trève devait être vérifié par 2.000 "vérificateurs" fournis par les états membres de l'OSCE. Dès le début, dans les milieux autour de l'OSCE, les opinions se partageaient quant au rôle de cette "Mission de vérification au Kosovo (MVK)" dans l'avenir de l'organisation: signe de responsabilité accrue, ou échec programmé? La réponse était déjà présente dans l'acceptation de la part des Européens du chef de mission choisie par Washington: le diplomate William Walker, vétéran des opérations les plus louches et meurtrières menées ces derniers vingt ans pour tenir en main les "républiques bananes" en Amérique centrale. Ambassadeur au Salvador au moment de la repression la plus sanglante de la part des militaires encadrés et soutenu par la CIA et le Pentagone, qui comptaient parmi leurs victimes des prêtres, des bonnes soeurs et même un évèque, Walker était aussi mêlé au fournissement illégal d'armes aux mercénaires "Contras" envoyés par Washington pour déstabiliser le gouvernement Sandiniste. Au Kosovo, Walker apportait dans ses bagages 150 militaires employés du "DynCorps", société mercénaire basée près du Pentagone qui avait déjà travaillé en Bosnie. Sous Walker, la MVK était très militarisée, et les activités des Américains et des Britanniques en particulier ressemblaient beaucoup plus à de l'espionnage pour perfectionner la planification des bombardements de l'Otan qu'à un effort de maintenir un trève et de favoriser la confiance et la reconciliation -- ce qui ne manquait pas de susciter des critiques vives de la part d'un nombre de vérificateurs, notamment provenant des pays non membres de l'Otan tels que la Suisse, mais aussi d'Italiens, de Canadiens et d'autres, qui prenaient au sérieux leur mission en tant que mission de paix. Deuxième dans la hiérarchie, l'ambassadeur français Gabriel Keller, a noté "la conviction répandue dans l'opinion publique serbe que l'OSCE travaillait clandestinement pour l'Otan [...] que nous étions guidés par un projet caché" (24). Cette conviction était également répandue au sein de la MVK. Des italiens ont carrément accusé Walker d'avoir "saboté la mission". Selon un ancien de la MVK, "La mission à mon sens avait deux objectifs fondamentaux. L'un était d'infiltrer du personnel dans le théâtre d'opérations avec des tâches de renseignement et pour des activités des forces spéciales (travail préparatoire pour une guerre prédéterminée). L'autre était de donner au monde l'impression que tout avait été essayé, et ainsi de créer les bases d'une acceptation de la part du public de l'agression que nous allions perpétrer" (25). Selon le vérificateur Pascal Neuffer: "Nous avons compris dès le début que les informations recueillies par les patroles de l'OSCE pendant notre missions étaient destinées à complèter les renseignements déjà reçus par satellite. Nous avions l'impression très aiguë de faire de l'espionnage pour l'Alliance atlantique" (26). Les critiques ont visé surtout Walker et son "chef d'opérations", le Britannique Karol (John) Drewienkiewicz pour avoir rejeté toute coopération avec les authorités serbes, bloqué les efforts diplomatiques en faveur des droits de l'homme, accaparé le triage et l'utilisaion de l'information, et, peut-être le plus grave, utilisé la mission pour contacter les rebelles de l'UÇK en les entraînant dans le guidage des missiles et des bombes lors des frappes de l'Otan. Les Serbes étant sûrement au courant de ces activités, dès que les frappes ont commencé le 24 mars, sinon avant, les forces de sécurité yougoslaves allaient inévitablement prioritairement chercher à neutraliser les "indicateurs", réels ou soupçonnés, de l'UÇK. On peut difficilement imaginer un moyen plus sûr de provoquer de violentes représailles serbes, vite interprétées encore une fois comme "purification éthnique", sinon "génocide". Et pourtant, avant le déclenchement des raids de l'Otan, des anciens de la MVK témoignent que le niveau de violence était relativement bas, malgré les provocations systématiques et répétées de la part de l'UÇK. Selon Gabriel Keller, "chaque retrait de la part de l'armée yougoslave ou de la police serbe était suivi d'un mouvement en avant des forces rebelles [...] la présence de l'OSCE a obligé les forces du gouvernement serbe à une certaine retenue [...] et l'UÇK en a profité pour consolider ses positions partout, enlevant et tuant civils et personnel militaire, Albanais et Serbes". Vers le nouvel an 1999, les divergences au sein de la MVK se faisaient de plus en plus sentir entre Washington et la plupart des Européens. A chaque incident, Walker et le Département d'État dénonçaient les Serbes pour avoir violé le trève tout en accusant Milosevic d'avoir rompu son engagement. Le point de vue des Européens était différent: ils voyaient que les rebelles albanais, encouragés par les Americains, provoquaient systématiquement des attaques serbes pour justifier l'entrée en guerre de l'Otan à leurs côtés. Mi-janvier, Walker a réussi à silencer ses critiques européens en utilisant savamment les médias internationaux. Voici la portée politique du "massacre de Racak". Le 15 janvier, la police serbe a accompli une opération annoncée d'avance et accompagnée d'observateurs et de caméras de la télévision AP contre les UÇK présumés responsables d'un récent série d'assassinats. et qui se cacheraient dans le village de Racak. A l'entrée de la police serbe dans le village de Racak, les rebelles armés se sont retirés sur les collines en tirant sur la police, ainsi que montrera le film tourné à cette occasion. La police les avait pourtant encirclés, et beaucoup de combattants UÇK sont tombés. Après le retrait de la police serbe, l'UÇK a repris le village et ce sont eux qui le lendemain ont amené Walker au village pour lui montrer les victimes de ce qu'ils décrivaient comme un massacre de civils tirés de leur maison et exécutés. On ne saura peut-être jamais si véritablement les choses se sont passées comme disaient les Albanais ou si, au contraire, comme disaient les Serbes, les victimes étaient les rebelles tombés au combat et par la suite alignés et arrangés pour donner l'impression d'un massacre. En tout cas, la réaction émotive du chef de la mission Walker qui devant les caméras condamnait sur le coup les Serbes pour un "crime contre l'humanité" et "une atrocité inqualifiable" commis par des gens "pour lesquels la vie humaine ne vaut rien" a mis fin à toute possibilité de neutralité de la mission OSCE. Reprises immédiatement par les dirigeants et des médias des pays de l'Otan, les accusations énoncées par Walker ont fait de "Racak" le casus belli, la justification immédiate pour la guerre de l'Otan contre la Yougoslavie. Un conflit semblable à beaucoup d'autres considérés, eux, comme exigeant de la patience pour trouver une solution négociée, d'Irlande du Nord au Moyen Orient, a été réduit à une simple opposition manichéenne entre tueurs sanguinaires serbes d'un côté et d'innocentes victimes civiles albanaises de l'autre. Les provocations de l'UÇK, ses assassinats de civils, sa petite guerre dans la guerre pour arracher le contrôle du mouvement nationaliste des mains de Rugova -- tout cela, bien que capital, restait pratiquement invisible au grand public. Au Kosovo, après Racak les Serbes, totalement convaincus que l'OSCE travaillait pour l'Otan, commençaient à se préparer pour la guerre inévitable. L'UÇK, persuadée de la même chose, devenait plus aggressive. Certains anciens de la MVK ont tout de même regretté que Walker avait évacué la mission en Macédoine le 20 mars. Ainsi il n'y avait pas d'observateurs sur place pour voir ce qui se passait quand les bombardements ont été déclenchés le 24. La mission de Walker avait ôté toute pression sur les uns ou sur les autres de freiner leur violence. "Dans l'histoire des missions internationales, il serait difficile de trouver une autre entreprise aussi chaotique et tragiquement ambiguë", a conclu un Italien désillusionné.

Comment obtenir justice

La transformation de guerre en opération de police est un aspect essentiel de l'intervention humanitaire. En mai 1993, le Tribunal Pénal International pour l'ancienne Yougoslavie a été établi par la résolution 827 du Conseil de Sécurité sous son article 29 qui le permet de créer des organisations "subsidiaires" nécessaires au maintien de la paix. Il est plus que douteux que les auteurs de l'article 29 pensait à un tribunal, d'autant plus qu'un tribunal ne devrait jamais être "subsidiaire". De nombreux juristes considèrent la résolution 827 une usurpation de pouvoirs législatifs et judiciaires de la part du Conseil de Sécurité. Cette initiative contredisait, en fait, plus de quarante ans d'étude dans le cadre des Nations-Unies sur les possibilités d'un tribunal pénal international dont la jurisdiction serait établie par traité, permettant aux états de transférer une partie de leur souveraineté au tribunal. Avec la création du TPI, le Conseil de Sécurité a tout simplement imposé aux États concernés une juridiction qui bafouait leur souveraineté en matière de justice. Le 5 avril dernier, pendant les bombardements, la présidente du TPI, Gabrielle Kirk McDonald (juge fédéral au Texas avant d'aller à La Haye), dans un discours à la Cour Suprème des États-Unis s'est félicité du "fort soutien au Tribunal de la part de gouvernements et d'individus tels que Mme Albright" qui aux Nations-Unies avait "travaillé avec une détermination incessante pour l'établissement du Tribunal. En fait, nous l'appellons souvent la `mère du Tribunal'". Puisque tous les deux se trouvent à La Haye, la confusion est répandue entre le Tribunal pénal et la Cour Internationale de Justice, sinon dans leur identité au moins dans leurs indépendance et impartialité. Mais si l'article 32 du statut du TPI précise que les frais du Tribunal sera assumé par le budget régulier de l'ONU, condition fondamentale d'une indépendence, en fait, comme l'a signalé récemment le juriste canadien Christopher Black, le tribunal a reçu des fonds importants de la part des gouvernements, de fondations, notamment celle du financier Georges Soros, et même de sociétés commerciales privées. Le gouvernement des États-Unis -- qui refuse notoirement à régler ses cotisations aux Nations-Unies -- a fourni au TPI du personnel et des contributions en matériel et en espèces, en partie à travers le "United States Institute for Peace" établi en 1984 par l'administration Reagan pour avancer les intérêts américains. Le 12 mai dernier, la juge présidente du Tribunal Gabrielle Kirk McDonald, dans un autre discours, a informé le prestigieux Council on Foreign Relations que "le gouvernement des États-Unis a généreusement accordé $500.000 et a promis d'encourager d'autres pays à contribuer" au Tribunal. Mais, a-t-elle ajouté, "l'impérative morale de mettre fin à la violence dans cette région est partagée par tous, y compris dans le secteur privé. Il me fait donc plaisir qu'une très grande société a récemment donné du matériel informatique d'une valeur de trois millions de dollars, qui améliora sensiblement notre capacité de fonctionner". Et pendant les bombardements, Clinton a obtenu du Congrès un crédit budgétaire spécial de $27 million de dollars pour aider le Tribunal, notamment à cueillir des témoignages contre les Serbes de la part de réfugiés albanais aux frontières du Kosovo. Enfin, dans un geste spéctaculaire, le Président Clinton a annoncé une récompense de cinq million de dollars pour l'aide à l'arrestation de Slobodan Milosevic. Entre temps, un groupe international de juristes, y compris d'anciens collègues du procureur du Tribunal Louise Arbour à l'université de Toronto, ont saisi Mme Arbour d'une accusation contre les dirigeants de l'Otan et de ses États membres pour les crimes de guerre commises dans les attaques contre la population civile, les infrastructures et l'environnement de la République fédérale de la Yougoslavie. Effectivement, les frappes de l'Otan tombent très précisément dans la juridiction du Tribunal telle que définie par ses statuts. Mais qui croirait qu'un Tribunal créé, financé et renseigné par le gouvernement des États-Unis prendrait au sérieux de telles accusations?

Divisions ethniques, empires unifiés

La politique de l'intervention humanitaire favorise une conception des droits collectifs qui renforce les tendances identitaires dont l'ambiguité est dangereuse pour la démocratie comme pour la paix. L'étude de la Fondation Carnegie, "Self-Determination in the New World Order" (auto-détermination dans le nouvel ordre mondial) pose la question de critères pour décider si, et comment, les États-Unis devraient répondre aux "groupes" qui cherchent l'auto-détermination, en offrant la reconnaissance politique, ou par l'intervention militaire. Il est à remarquer que dans cette problématique les "groupes" sont considérés comme monolithiques, animés par une volonté unanime. Ce point de vue n'a rien a voir avec la démocratie, mais il convient parfaitement à la construction d'empire, qui se fait traditionnellement en soutenant un "groupe" contre un autre, en passant uniquement par les chefs. Il est difficile de voir en quoi Hashim Thaqi, le jeune chef de l'UÇK devenu protégé de Madeleine Albright et de son influent porte-parole James Rubin (dont l'épouse et la vedette de CNN, Christiane Amanpour)(28), dont l'ascension obscure semble liée surtout aux actes de violence criminelle, est plus "démocratique" que Milan Milutinovic, élu Président de la Serbie dans les élections jugées correctes par des observateurs étrangers. Mais M. Milutinovic a été mis en accusation par Mme Louise Arbour, procurateur du TPI, au même titre que M. Milosevic, et sur des bases plus que douteuses, tandis que rien n'est fait par le TPI pour enquêter sur les assassinats dans lesquels M.Thaqi serait directement impliqué selon les articles parus dans la presse. Pour Washington, les Serbes ne sont que "dictateurs" et la "démocratie" est représentée forcément par leurs ennemis. En réalité, le soutien à certains chefs de groupes de population, que ce soit sur les critères nationaux ou autres, permet à la grande puissance de refaire les structures sociales -- et surtout économiques -- en remplaçant les élites en place par de nouvelles élites qu'elle a elle-même sélectionnées. Le caractère impérialiste du projet "humanitaire" est de plus en plus évident. On établit des protectorats en Bosnie et au Kosovo. Le Président des États-Unis appelle au renversement du gouvernement élu de la Serbie, et dans la presse on parle déjà de la nécessité d'une occupation de la Serbie pour "guérir" sa population de ses mauvais penchants. Selon Robert Kaplan (29), "il n'y a que deux choix aux Balkans -- l'impérialisme ou l'anarchie. Pour arrêter la violence, nous devons agir essentiellement de la même manière dont les grandes puissances dans la région ont toujours agi: en tant que conquérants pacificateurs". De la même manière, c'est-à-dire, que les Romains et que les Habsbourgs, "motivés par leur agrandissement territorial, pour leur enrichissement économique, leurs positions stratégiques et pour la gloire". Seule la suggestion que les États-Unis pourraient "intervenir avec la force" en faveur d'un groupe éthnique à la recherce de l'auto-détermination va créer des troubles. De tels "groupes" sont potentiellement innombrables dans les anciennes républiques soviétiques, sans parler de l'Afrique et de l'Asie (bien que Mme Albright en juillet dernier a rassuré les pays de l'Afrique qu'ils mériteraient la même attention à celle consacrée au Kosovo). La perspective d'une intervention militaire américaine devra, d'un côté, encourager des chefs sécessionnistes à pousser leurs revendications jusqu'à la fatidique "crise humanitaire", pour attirer le soutien de la superpuissance. De même, les États concernés seront motivés à réprimer aussi vite et aussi décisivement que possible de tels mouvements précisément pour empêcher une telle intervention. Ainsi peut se créer un cercle vicieux d'eaux troubles où la superpuissance pourra pêcher à sa guise. Surtout dans le monde moderne, "l'identité" est un concept instable. Les personnes se déplacent, et peuvent vouloir modifier leur "identité" culturelle selon les circonstances. Vouloir refaire un ordre politique sur la base d'affirmation "d'identités" risque surtout de renforcer des structures patriarchales, rétrogrades qui renforcent surtout le rôle de "parrains" et les structures de mafia, déjà en forte croissance dans le monde post-communiste. Une politique étrangère basée sur l'identité éthnique était déjà mise en pratique par Adolf Hitler pour justifier la conquête des territoires de l'Europe orientale qui aujourd'hui suscitent l'attention d'un Brzezinski. La conquête de la Tchecoslovaquie tout comme l'invasion de la Pologne furent justifiées officiellement par l'impératif besoin de protéger les minorités allemandes de l'oppression slave. Le vrai "Munich" était la compréhension du gouvernement de Londre pour les soucis de Hitler en ce qui concerne la minorité allemande des Sudètes, dont "l'oppression" était gonflée par les médias nazis de l'époque. Avant l'invasion de la Pologne, les SS nazi ont fabriqué un "incident" de toutes pièces, envoyant les agents en uniforme polonais pour attaquer un émetteur de radio allemand et en laissant comme preuve le cadavre... d'un malheureux tiré de prison pour cette masquerade. En Yougoslavia, Hitler a "libéré" non seulement la minorité allemande mais aussi et surtout les Croates pendant que l'Italie fasciste agrandissait l'Albanais, les Croates et les Albanais ayant été depuis longtemps choisi comme les _Randvölker_ qui devaient être favorisés par l'Allemagne pour mieux écraser les Serbes, vus comme l'adversaire historique de tous les empires. (En réalité, beaucoup de Serbes en devenant Yougoslaves se sont éloignés de cette identité serbe, dont ils continuent pourtant de payer les frais.) Une politique qui distingue entre peuple "ami" et peuple "ennemi" reprend la stratégie hitlérienne, quoique les dirigeants anglo-américains qui la pratiquent aujourd'hui la justifient en feignant de rejeter d'autres "Munich".

Le mélodrame de l'histoire

Les médias qui divertissent les "enfants" (30) en leur racontant des contes de fés balkaniques aiment la simplification. On apprend peu sur ces peuples dont on bouleverse l'existence. Tout a tendance à être réduit au scénario de films hollywoodiens du bas de gamme, avec toujours le trio du mélodrame classic: le méchant, la victime et le héro qui arrive au dernier moment pour sauver celle-ci de celui-là. Sauf que dans la guerre humanitaire, le trio est composé de populations entières, la "bonne" population de victimes, et le "méchant" peuple génocidaire, coupable de tout. Enfin arrive Globoflic, l'Otan avec ses bombardiers furtifs, ses missiles cruise et ces bombes à fragmentation, son uranium appauvri et ses bombes à graphites qui ferment les centrales et privent la population "méchante" de lumière et de l'eau. Du feu d'artifice, comme la chasse automobile à la fin du film. Le concept même de guerre entre "éthnies" dans laquelle une force militaire comme l'Otan peut efficacement intervenir, pour passer de la théorie à la pratique, exige une telle division de l'humanité entre "bons" et "méchants", entre boureaux et victimes. Puisque la réalité est rarement ainsi faite, l'histoire est racontée par analogie avec les cas exceptionnels qui correspondent au modèle: Hitler et les Juifs étant l'analogie préférée. Ainsi chaque nouveau méchant est un "Hitler", chaque groupe sécessionniste dans un territoire où s'implanteront de futures bases de l'Otan est menacé par un potentiel "Holocauste". A ce rhythme, ces deux mots cesseront bientôt d'être des noms propres pour devenir des termes génériques pour le nouveau Guignol global. En commençant par la prétention d'un anti-racisme militant, "l'intervention humanitaire" finit dans un nouveau racisme. Pour mériter tous ces bombes, le peuple "méchant" doit être collectivement coupables. Après avoir détruit les bases même de l'existence des Yougoslaves, les dirigeants anglo-américains de l'Otan ont pris des mesures pour empêcher la reconstruction. Comme le peuple de l'Iraq, le peuple serbe devra souffir longtemps, exclu de la communauté internationale, nation de pariahs. La croisade humanitaire aboutit aux extrêmes de l'inhumanité.

NOTES

(1) Jim Hoagland, "Developing a Doctrine of Humanitarian Warfare", International Herald Tribune, 26/6/1999. (2) Ancien ambassadeur au Thailande, Abramowitz était secrétaire d'état adjoint pour recherche et renseignement dans l'administration Reagan. En janvier 1986, en compagnie de dirigeants de la CIA, il s'est rendu à Pékin pour organiser le fournissement de missiles "stinger" (le stinger est un missile portable capable de descendre un avion) aux rebelles afghans. Plus récemment, il a fait partie d'un groupe d'élite choisi par le Council on Foreign Relations pour recommender à l'administration Clinton une réforme qui annulerait les restrictions d'après Watergate aux opérations clandestines criminelles (liens avec trafiquants de drogue, attentats contre chef d'état, etc.) de la CIA. (3) John B. Roberts, "Roots of Allied Farce", The American Spectator, June 1999. (4) Ibid. (5) Morton H. Halperin & David J. Scheffer with Patricia L. Small, Self-Determination In the New World Order, Carnegie Endowment, Washington,D.C., 1992; page 80. (6) Ibid, p.105. (7) Ibid, p.107. (8) Ibid, p.110. (9) Charles Trueheart, "Serbs and Kosovars Get Nudge From Their Hosts To Speed Up Peace Talks", International Herald Tribune/Washington Post, February 9, 1999: "On Monday, the Kosovo Albanians won a small tactical victory when their American advisers, initially barred by conference hosts, were allowed to visit them at the chateau. They included two former U.S. diplomats, Morton Abramowitz and Paul Williams." (10) John B.Roberts, op.cit. (11) Steven Erlanger, "Winning Friends for Foreign Policy: Albright's First 100 Days", The New York Times, 14 May 1997. (12) L'Evènement du jeudi, 14 January 1998. (13) Le Nouvel observateur, 14 January 1998. (14) Zbigniew Brzezinski, The Grand Chessboard, BasicBooks, New York, 1997, p.78. (15) Le livre de Kaplan, Balkan Ghosts, publié en 1993, est connu à Washington pour avoir influencé le President Clinton, qui aurait d'abord tiré la "fausse" (selon l'auteur) conclusion qu'il ne fallait pas s'ingérer dans la région. Kaplan lui-même se proclame interventionniste depuis toujours. (16) New York Times/International Herald Tribune, 23/2/1999. (17) Robert D.Kaplan, "Why the Balkans Demand Amorality", The Washington Post, 28/2/1999. (18) Steve Niva, "Between Clash and Co-Optation: US Foreign Policy and the Specter of Islam", Middle East Report, Autumn 1998. (19) The Washington Post, 28/2/1999. (20) Stern, 4/3/1999. (21) Mi-avril 1999, l'Association international de juristes contres les armes nucléaires (IALANA) a obtenu et distribué aux média (qui les a très peu repercutés) des documents officiels qui démontrent que dans les mois qui ont précédé les frappes aériennes de l'Otan, le Ministre allemand des affaires étrangères avaient à maintes reprises répondu aux demandes de tribunaux administratifs de diverses Länder, ayant à traiter des demandes d'asile, en insistant qu'il n'y avait pas de persécution d'Albanais en Serbie y compris le Kosovo. Exemple: dans un rapport des services de renseignement daté le 12 janvier 1999, et adressé à la cour administrative de Trèves, on apprend que "même au Kosovo aucune persécution politique liée à l'éthnicité albanaise n'est vérifiable. L'Est du Kosovo n'est toujours pas impliqué dans le conflit armé. La vie publique dans les villes telles que Pristina, Urosevac, Gnjilan, etc. a, pendant toute la période de conflit, continuait à peu près normalement". Ou bien, "les actions des forces de sécurité ne se dirigent pas contre les Albanais Kosovars en tant que groupe défini sur les bases éthniques, mais contre l'adversaire militaire et ceux qui ont supposés le soutenir." Les textes ont été publiés dans le petit quotidien "Junge Welt" le 24 avril 1999. (22) Richard Cohen, "The Winner in the Balkans Is the KLA" [Celui qui gagne aux Balkans c'est l'UÇK], International Herald Tribune, 18/6/1999. (23) Richard Holbrooke, To End a War, Random House, New York, 1998, p.103. (24) "La MVK de l'OSCE: l'autopsie d'une mission", déclaration de l'ambassadeur Gabriel Keller au groupe de surveillance le 25 mai 1999. (25) Militaire italien "Romanus", dans LiMes 2/99, Rome. (26) La Liberté, Genève, 22/4/1999, et Balkan-Infos No.33, Paris, May 1999. (27) Ulisse, "Come gli Americani hanno sabotato la missione dell'Osce", LiMes, supplemento al n.1/99, p.113, L'Espresso, Rome, 1999. (28) "Tout au long de la crise de Kosovo, M.Rubin a personnellement fait la cour à Hashim Thaci, l'ambitieux chef de l'Armée de Libération du Kosovo", fait savoir le Wall Street Journal du 29 juin 1999. Rubin est allé jusqu'à "promettre, en plaisantant, de parler à ses amis de Hollywood pour trouver un rôle pour M.Thaci au cinéma". (29) Robert D.Kaplan, "Why the Balkans Demand Amorality" [Pourquoi les Balkans exigent l'amoralité], The Washington Post, 28 February 1999. (30) Peter Gowan, dans "The Twisted Road to Kosovo" [la voie tordue au Kosovo], Labour Focus on Eastern Europe, Number 62, Spring 1999, explique (p.76) que l'élite qui fait la politique étrangère ne discutent les réalités sordide des rivalités entre puissances, notamment puissances "alliées", qu'en huis clos, et "jamais devant les enfants", c'est à dire, les citoyens des pays de l'Otan qui ont droit aux versions édifiantes bien calculées à faire appel aux bons sentiments et aux tendances génereuses.