Choses dites et choses vues

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 Par Diana Johnstone, 23 décembre 1999

 Le récent rapport de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) sur le Kosovo a pour sous-titre : « Ce qui a été vu, ce qui a été dit ». La partie du rapport consacrée à la destruction qui a eu lieu durant les bombardements de l’OTAN, entre le 24 mars et le 10 juin, relève de « ce qui a été dit » -- pour être précis, de « ce qui a été dit » par les réfugiés albanais.

La seconde partie est consacrée aux événements au Kosovo depuis l’occupation de la province par l’OTAN. Cette partie ne relève pas simplement de « ce qui a été dit » mais de « ce qui a été vu » par de nombreux observateurs occidentaux qui ont afflué au Kosovo avec les armées d’occupation de la KFOR.

La différence entre les choses « dites » et les choses « vues » est hautement significative.

Comme le rapport de l’OSCE le confirme, la violence au Kosovo a connu une escalade dramatique quand les raids aériens de l’OTAN ont débuté le 24 mars. Les informations concernant la période des 78 jours de bombardements de l’OTAN proviennent essentiellement de 2 764 interviews de réfugiés en Albanie et en Macédoine. Ces « déclarations de victimes et de témoins » ont été réalisées selon une « forme d’entretiens pour les réfugiés » conçue précisément avec le but de collecter des preuves – contre les responsables serbes – pour le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (ICTY). En bref, le but de ces entretiens ne consistait pas à obtenir une compréhension globale d’une situation complexe, ou de rassembler des preuves de tous les crimes qui avaient pu être commis par toutes les parties durant la période où les raids aériens et la guerre civile avaient brisé la loi et l’ordre, mais exclusivement de rassembler des déclarations pouvant être utilisées contre Belgrade.

Comme on pouvait s’y attendre, les réfugiés albanais ont dit aux enquêteurs occidentaux ce qu’ils voulaient entendre. Plusieurs des histoires les plus poignantes racontées par les Albanais sur leurs adversaires serbes se sont révélées être complètement fausses : parmi d’autres, notamment, les rapports sur des milliers de corps jetés dans les mines de Trepca. Il est raisonnable de soupçonner que d’autres histoires ne sont pas vraies non plus. Raimonda, la jeune femme albanaise qui proclamait qu’elle tuerait des Serbes pour venger l’épouvantable meurtre de sa petite sœur, s’est révélée avoir concocté toute l’histoire au bénéfice d’un journaliste de télévision occidentale à la recherche de faits divers. Plus tard, sa petite sœur a été retrouvée vivante, en bonne santé, saine et sauve. Les parents de la fille ont déclaré d’un haussement d’épaule : « Si son petit mensonge a aidé la cause albanaise, c’est bien », selon ce que son père aurait déclaré. Il est peu probable que cette attitude soit unique ou même rare.

Il y avait de nombreuses raisons pour que les Albanais fuient le Kosovo durant les raids aériens : la peur de violentes représailles des Serbes, furieux, qui les rendaient responsables de l’attaque de l’OTAN ; l’expulsion par les forces serbes de sécurité qui dégageaient la zone frontière pour se préparer à l’éventualité d’une invasion à partir de l’Albanie ; ou même – et c’est la raison donnée par Cedomir Prlincevic, responsable de la communauté juive de Pristina – les ordres donnés par les chefs de l’UCK de partir afin de faire avancer la cause. Toutes ces raisons peuvent avoir contribué à un exode massif.

Cependant, la seule explication que les enquêteurs occidentaux voulaient entendre était également la seule explication qui pouvait améliorer la statut d’un réfugié, avec la toujours plus puissante UCK : les atrocités serbes. Ce qui est réellement advenu durant les bombardement reste incertain. Les pouvoirs contrôlant le territoire -- l’OTAN et l’UCK – ont de fortes motivations pour soutenir la pire version possible sur le comportement des Serbes. Malgré tout, aucune preuve matérielle de l’existence de meurtres de masse n’a encore été trouvée.

D’un autre côté, les persécutions quotidiennes de non-Albanais au Kosovo depuis que la KFOR, dirigée par l’OTAN, a pris le pouvoir dans la province ne font aucun doute. Le rapport de l’OSCE est parfaitement clair. Les meurtres et le nettoyage ethnique contre les Serbes et les Tsiganes se poursuivent jour après jour sous les yeux des forces militaires occidentales.

Le Kosovo est un endroit où l’aliénation et la peur entre deux communautés a été nourri par des années de mensonge, de rumeurs et d’accusations infondées. Les Serbes ont véritablement peur des Albanais, et les Albanais ont véritablement peur des Serbes, souvent sur la base de rumeurs abracadabrantes. La première chose que des médiateurs extérieurs auraient du faire aurait été de d’impulser un effort patient, sérieux et honnête pour établir la vérité. Au contraire, en avalisant toutes les accusations contre les Serbes, les Etats-Unis et leurs alliés de l’OTAN ont donné carte blanche à la violence à leur encontre. Les enfants albanais sont élevés dans la conviction que personne ne les condamne réellement pour traquer de vieux « Skrinje » (mot péjoratif désignant les Serbes) et les battre à mort.

Et qui doit-on blâmer ? La guerre est la pire des choses. En portant la guerre au Kosovo, l’OTAN a permis de faire ressortir ce qu’il y avait de pire chez certains Serbes et ce qu’il y avait de pire chez certains Albanais. Les gens du Kosovo ont été des cobayes dans une expérience macabre : comment les gens réagissent-ils quand ils sont bombardés ? Comment réagissent-ils quand on leur dit que les bombardements ont pour but de leur enlever une partie de leur territoire ? Comment réagissent-ils quand on leur dit que les bombardements sont dans leur intérêt ? Les bruits assourdissants, les explosions terrifiantes, les incendies, les destructions sont administrés à une distance sûre. Puis, les observateurs viennent et prennent des notes.

La plupart des gens au Kosovo – y compris les Albanais – étaient plus en sécurité sous la loi serbe qu’ils ne le sont maintenant. Le Kosovo est plus que jamais un endroit dangereux, une terre de haine. Mais il existe une petite oasis de sécurité : le camp Bondsteel. La plus importante base américaine outre-mer depuis le Viêt-nam a été construite au Kosovo. Le personnel des forces armées américaines est en sécurité au Kosovo. Pas les citoyens.

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